20
ans de Michel Joyard – le parcours d’un humoriste ?
Le monde de Michel Joyard, s’il semble d’un accès facile, est pourtant
infiniment
plus dense et plus complexe qu’il n’y paraît. Sa verve facétieuse, son
ironie enjouée,
n’en sont que l’aspect superficiel. Certes, allusions littéraires ou
picturales y abondent,
ainsi qu’emprunts à la mythologie ou aux classiques – le gros crapaud
de la toile de
1987 « Histoire Naturelle » par exemple, sort droit d’un
texte satirique de Juvénal.
Mais au-delà de cette érudition savamment dissimulée se dessine son
véritable propos
– une vision sans optimisme de l’humanité.
L’homme, en effet, y apparaît le plus souvent comme une victime.
Tout d’abord l’homme victime de l’homme (la toile de 1988 « Faits
Divers »). Surtout,
l’homme victime de ses convoitises, de ses ambitions. –la grande toile
de 1989
« la Fièvre de l’Or », où sous une pluie dorée, les possédés
dansent une ronde
frénétique, sorte d’abandon rituel au veau d’or. Ou plus simplement, le
perpétuel
insatisfait de « l’Etagère » de 1985, s’efforçant d’atteindre
un butin hors de sa portée.
L’homme victime de ses fantasmes, de ses pulsions intimes, conscientes
ou
inconscientes (dans une série de gravures, Freud, juché dans un arbre,
assiste
impassible à la scène se déroulant plus bas). Et, principal
protagoniste d’une
longue série de toiles et de gravures, le loup, ne serait-il pas un
avatar parmi d’autres,
de l’homme sous l’emprise de ses pulsions inavouées ? Au
demeurant, le loup de
Joyard semble plutôt enclin au rêve qu’à l’acte.
L’artiste lui-même est victime de sa passion : « Dame
Peinture » (1992) met en
scène le peintre-victime, au regard halluciné, exorbité, son c½ur un
amas sanglant
de pigments – alors que derrière lui la Dame triomphe, idole païenne
brandissant
l’effigie de sa proie.
Pour sa grande bannière de 1993 « la Nef », Joyard, à la
suite de Bosch entre autres,
illustre le thème de la Nef des Fous, allégorie traditionnelle de notre
monde, où les
passagers se livrent à leur démence, sans se soucier des points de
départ ou d’arrivée
de leur embarcation à la dérive. Sous le rire donc, affleure la
tragédie – laquelle est l’enjeu
déclaré du livre qu’il grava en 2000 à l’occasion d’un voyage en
Macédoine, « les petits
chevaux de Strumika », d’une poignance d’autant plus grande
qu’elle ne transparaît
qu’à demi-mot.
Le petit répertoire de ses points de référence chez les Maîtres du
passé, qu’est
la série de pastiches qui complète l’exposition n’est pas exempt
d’humour non plus
– « Bonjour Monsieur Courbet » - ou de tendresse :
l’autoportrait de Rembrandt.
Outre la virtuosité de son pinceau, Joyard montre sa conscience
profonde de la
continuité qui le relie aux peintres et aux hommes de tous temps.
Si le regard que l’artiste pose sur l’humanité est dépourvu
d’illusions, il n’est surtout
pas celui d’un moraliste ou d’un censeur, car lui-même se voit comme
participant
des mêmes faiblesses, assujetti à la même fatalité.
Frédéric Voilley (février 2008)
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